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Songs from the Capeman, de Paul Simon

Songs from the Capeman, de Paul Simon

New York, août 1959, Salvador Agrón jeune portoricain agresse, poignarde et tue deux ados blancs après les avoir confondus avec des membres d’un gang rival. Condamné à mort à 16 ans, cette histoire inspirera Paul Simon pour une comédie musicale et un album.
Songs from the Capeman.

Si on le connait pour ses tubes interplanétaires en duo avec son copain Garfunkel ou pour d’autres albums en solo (dont Graceland qui aura bercé ma douce jeunesse dans la voiture familiale), il existe un album qui n’aura pas été un succès commercial et qui dénote à la fois musicalement et par sa construction et les thèmes abordés. Sorti en 1997, Songs from the Capeman est l’album studio dérivé d’une comédie musicale The Capeman. Celui-ci retrace la trajectoire d’un jeune porto-ricain dans l’Amérique des années 50-60 à New York, son arrivée de Porto Rico, les gangs, le meurtre, sa condamnation à mort et la prison.

L’histoire

Salvador Agrón est né à Porto Rico en 1943. Ses parents divorcent alors qu’il est petit, et Esmeralda, sa mère travaille dans un couvent. Il dira plus tard y avoir été maltraité par les nonnes. Sa mère très religieuse se re-marie avec un pasteur pentecôtiste, et ils partent tous les quatre avec sa sœur Aurea s’installer à New York. Sa relation se dégradant avec son beau-père, il retourne chez son père violent à Porto Rico avant de revenir à New York à 15 ans en 1958 après le suicide de sa belle-mère.

Salvador intègre alors les Mau Maus, un gang portoricain de Brooklyn avant de rejoindre les Vampires de l’Upper West Side (quartier à l’Ouest de Central Park). Le 29 août 1959, les Vampires descendent à Hell’s Kitchen, un quartier de prolo irlandais (enfin dans les années 50, la gentrification est passée par là depuis). Ils se retrouvent sur une aire de jeu sur la 45ème rue et 9ème avenue pour affronter les Norsemen un gang irlandais (d’ailleurs à deux pas de Time Square où se joue West Side Story à la même époque). Ils croisent des ados du quartier qui reviennent du cinéma. Salvador qui porte une cape en satin noire ce soir-là (normal pour un vampire) poignarde et tue Anthony Krzesinski et Robert Young, Jr., 16 ans tous les deux, également.

The real Salvador Agron (left) and fellow gang member Tony Hernandez

Arrêtés trois jours plus tard, la presse s’empare de l’affaire et le surnomme The Capeman, Luis Hernandez un autre membre du gang est appelé The Umbrella Man car il se bat avec un parapluie à bout pointu. Au total 13 membres du gang sont arrêtés, mais la presse ne parle que de lui, de son insolence : quand un journaliste lui demande pourquoi : « Because I felt like it » (parce que je l’ai senti comme ça), « I don’t care if I burn – my mother can watch me » (je m’en fous si je brûle, ma mère peut me regarder). Dans cette période de forte immigration portoricaine à New York, les journaux s’en donnent à cœur joie.

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A l’issue du procès, un jury entièrement masculin et blanc condamne Salvador Agrón à la chaise électrique. Hernandez l’est aussi, alors qu’Agrón déclare porter seul la responsabilité des meurtres. Il devient ainsi la personne la plus jeune à avoir été condamné à mort dans l’Etat de New York. Cinq autres membres du gang reçoivent différentes peines.

Alors que les épisodes tourmentés de sa vie font surface, les récits des abus subis, des gens commencent à prendre sa défense et demande la clémence, parmi eux la première dame Eleanor Roosevelt, Robert Young, le père d’une des victimes, et même le procureur qui l’avait fait condamné. En 1962, trois jours avant son exécution, sa peine sera commuée en prison, tout comme celle d’Hernandez.

Commencent alors les années passées dans les prisons pour mineurs puis de haute sécurité, pour les deux compères dont certaines célèbres telles Sing Sing chantée par Gainsbourg ou Attica évoquée par Archie Shepp dans l’album Attica Blues. Hernandez sera libéré sur parole après neuf ans de prison dont la moitié dans les couloirs de la mort.

En prison, Agrón deviendra born-again christian dans les couloirs de la mort, puis commence à s’intéresser à la lecture et l’écriture et passe un équivalent du bac puis une licence en sociologie et philosophie. Il écrit des poèmes sur sa vie et la vie dans la rue.

Libéré en novembre 1979 sur parole, il devient éducateur, parle contre la violence des gangs. Il succombe à une pneumonie en avril 1986 deux jours avant ses 43 ans.

La musique

Paul Simon qui a grandit à New York, et est d’à peine deux ans l’aîné d’Agrón, est marqué par cette affaire, ces personnages et décide fin des années 80 d’écrire sur cette histoire. Il va mettre dix ans à amasser des informations, rencontrer des gens et écrire.

Simon compose la musique des treize titres et les paroles sont co-écrites avec Derek Walcott, poète et dramaturge antillais, deuxième auteur noir à recevoir le prix Nobel de littérature en 1992.

Simon s’entoure également de musiciens latins, portoricains et s’inspire de la musique de l’époque, tels que les rythmes latins de la communauté portoricaine (Born in Puerto Rico, The Vampires, Sunday Afternoon), un brin de latin rock (Time is an Ocean), le gospel et le doo-wop (Adios hermanos, Satin Summer Nights, Quality, voire même avec une touche de country avec Bernadette) et plus folk, rock’n’roll quand il fait parler les gardiens de prisons, les administrations (Virgil, Killer wants to go to college).

Je me dois de faire une parenthèse sur le doo-wop, sous genre du rythm and blues avec un groupe de vocalistes accompagnés d’instruments. Les vocalistes se répartissent les passages solo, les autres accompagnant par des harmonies à base d’onomatopées (ooh, aah, etc.) comme chez the Platters, the Drifters, ou le Golden Gate Quartet, ou encore ce morceau de 1959 des Fantastics

The Vampires

L’album sorti en 1997 était censé donner un avant goût de la comédie musicale qui débuta l’année suivante sur Broadway, et fût le bide commercial de l’année.

L’ouverture se fait avec Adios Hermanos qui pose le décor avec le voyage vers le tribunal avec Salvador Agrón et Luis Hernandez dans le fourgon, les gangs en arrière fond et la famille effondrée. Le reste de l’album reprend plus la chronologie, biographique avec Born in Puerto Rico, qui débute … à Porto Rico bien sûr et finit par énumérer les prisons. Suivent des tranches de vie, les nuits passées sur les toits avant la démocratisation de la climatisation, les romances et amours d’ado (Bernadette). Son introduction et la vie dans le gang (The Vampires), un échange entre sa mère et les mères des victimes (Can I forgive him), les échanges épistolaires depuis la prison avec sa mère (Sunday afternoon) qui lui raconte sa vie à New york et et lui la vie en prison, puis enfin sa réinsertion / rédemption (Killer Wants to Go to College, Time Is an Ocean) jusqu’à sa libération (Trailways bus).

La politique

Un autre aspect de l’album qui m’avait beaucoup causé à l’époque, est l’aspect social et politique de cet opus, aspects qui sont en général plutôt absents du reste du répertoire de Paul Simon (si, si, j’ai cherché).

D’abord le contexte social et économique, c’est l’existence difficile de cette immigration économique porto-ricaine à New York, qui a du mal s’intégrer, à trouver du travail (la mère d’Agrón se plaint dans une de ses lettres de ne pouvoir accéder à certains postes, car elle ne parle pas assez bien la langue). Pour rappel, Porto Rico est un « territoire non-incorporé » aux États-Unis, parfois présenté comme le 51ème état de la fédération, ça a plus une gueule de colonie sous bien des angles.

La vie dans la rue est aussi abordée, avec ce fond de guerre de gangs (qui pourrait rappeler West Side Story, qui se passe une ou deux décennies plus tôt et de l’autre coté de Central Park). Ces gangs qui représentent le plus souvent des quartiers et des communautés (le fameux melting-pot n’est pas à regarder avec un microscope).

The blancos and the nigger gangs / Well, they’d kill you if they could.
(les gangs de blancs, et de noirs / et bien, ils te turaient s’ils pouvaient)

Et l’ambiance raciste de la société, avec cette vague d’immigration, la presse qui donne son avis et le condamne au bûcher avant le procès.

Just some spic / They scrubbed off the sidewalk / Guilty by my dress / Guilty in the press / Let the Capeman burn for the murder. (Juste un latinos, qu’ils ont raclé du trottoir / coupable par mon habit / coupable dans la presse) Spic est un insulte raciste désignant les hispaniques, l’équivalent de nigger.

The newspapers and the TV crews / Well they’d kill you if they could. (Les journaux et les équipes de télé, ils vous tueraient s’ils pouvaient)

A Spanish boy could be killed every night of the week /But just let some white boy die / And the world goes crazy for blood–Latin blood. (Un enfant hispanique peut être tué chaque nuit de la semaine, mais laissez juste un quelconque enfant blanc mourir et le monde devient fou, et demande du sang, du sang latin).

Le système raciale en place et de la prison sont aussi dénoncés.

The politics of prison are a mirror of the street / The poor endure oppression / The police control the state / “Correctional facility”/ That’s what they call this place / But look around and you will see / The politics of race / A forest and a prison / Where the snow and the guards are white. (La politique pénitentiaire est un miroir de celle de la rue / les pauvres subissent l’oppression / la police contrôle l’Etat / établissement correctionel / c’est comme ça qu’ils appellent cet endroit / mais regardez autour et vous verrez / la politique raciale / une forêt et une prison où seuls la neige et les gardiens sont blancs).

Le même système est montré du doigts lors de sa libération alors qu’il est dans le bus pour rejoindre sa mère. Lorsque que la patrouille des frontières monte dans son bus à Tucson, Arizona, et demande « Any aliens here ? », alien signifiant étranger et désigne autant les humains que les extra-terrestres. « How ‘bout you son? You look like you’ve got Spanish blood, Do you “habla ingles”? Am I understood? » (et toi gamin ? T’as l’air d’avoir du sang espagnol, tu parles anglais ?), et sa superbe réponse « Yes, I am an alien from Mars, I come to earth from outer space, And if I traveled my whole life, You guys would still be on my case » (oui, je suis un extra-terrestre de la planète Mars, je viens sur la terre de l’espace lointain et si je voyageais toute ma vie, vous seriez toujours sur mon dos).

Certes la critique n’est pas révolutionnaire, mais elle a le mérite d’exister, et reste d’autant plus intéressante car elle est dans une œuvre destiné au grand public. Il faut bien passer ce petit coté moraliste et soc-dem, avec cette histoire de rédemption par l’éducation, quand la prison actuellement tient plus de la machine à détruire que celle qui permet de reconstruire.

Sur ce, bonne écoute et ras les murs !

Time is An Ocean

 

Biblio :

Toutes les paroles sont disponibles ici

Pour ceux qui s’intérèsse au système carcérale américain : Les prisons évoqués dans Born in Puerto-Rico et les années qu’Agrón y aura passé : Un an à Wiltwyck School for Criminal Children, trois ans à Auburn, un an à Brooklyn House of D., huit ans à Dannemora, un an à Sing-Sing, un an à Attica, cinq ans à Greenhaven

Mike McAlary : The Murders and the Musical, New York Magazine 10 novembre 1997 (article complet de 8 pages avec interview) à lire ici : page 1 ; page 2 ; page 3 ; page 4 ; page 5 ; page 6 ; page 7 ; page 8.

Owen Moritz : Salvador Agron ‘Cape Man’, Dailynews, 5 septembre 2009 (lien)

Rapport d’enquête, photos et dépositions : The Smoking gun (attention certains documents / photos peuvent choquer)

 

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